Alter Egon

Egon Schiele, Autoportrait nu, gouache, aquarelle et mine de plomb, rehaussé de blanc, 1910, Graphische Sammlung Albertina, Vienne

Hanté par la menace de la première guerre mondiale et secoué par une véritable crise des valeurs traditionnelles, le début du XXe siècle était propice au développement d’une esthétique marquée par une vision déformée et angoissante de la réalité.

C’est dans ces conditions qu’un certain nombre d’artistes, allemands pour la plupart, se rassemblèrent sous la bannière de l’Expressionnisme. Le dénominateur commun de tous les groupements qui se revendiquaient de cette esthétique était le profond malaise ressenti en cette période où la technologie et les techniques de production sont devenus les objectifs primordiaux, où l’agriculture est totalement dévalorisée au profit de l’industrie.

Issu de la frange autrichienne du mouvement, Egon Schiele se fait remarquer par un style particulier, une ligne nerveuse et incisive pour une production artistique dominée par le portrait (des nus et des autoportraits pour le plus grand nombre).

Dans cet autoportrait nu de 1910, Schiele fait de son propre corps le support des valeurs expressives les plus puissantes. La grande maigreur, le corps subissant des contorsions presque anormales, le visage déformé font de cette auto-représentation un inconnu étrange et inquiétant. Pour renforcer cette impression, l’artiste  fait l’économie de toute indication spatiale et isole son alter ego par un large cerne blanc dans une espace monochrome, ce qui lui permet notament de mettre l’accent sur la ligne, irrégulière et anguleuse. Les couleurs, posées en larges touches juxtaposées font, elles aussi, partie intégrante du langage expressionniste du viennois.

On pourrait voir dans la production d’autoportraits de Schiele et notamment dans cette œuvre un besoin compulsif et narcissique d’exhibition de son corps nu. L’artiste se présente-t-il en tant qu’être sexuel afin de maîtriser ses pulsions? Ce postulat est un peu excessif, étant donné que, la plupart du temps, la nudité chez Schiele se présente sous sa forme la plus torturée et la plus laide. La portée d’érotisme pur s’en trouve donc relativement réduite (de plus, Schiele n’a jamais été décrit comme un érotomane débridé). Il faut plutôt voir dans ce corps nu une recherche de l’artiste qui tente de faire du corps tout entier un lieu d’expression artistique.

Quoi qu’il en soit, ses représentations de nus n’étaient pas du goût de tous, car en 1912, alors qu’il séjournait dans les environs de Vienne, Schiele fut condamné à une peine de 24 jours de prison, entre autres, pour immoralité, ses dessins ayant été jugés pornographiques. Son art fut d’ailleurs très souvent accueilli avec une grande hostilité tant l’Expressionnisme de ses représentations était poussé à l’extrême.

Bibliographie

R. STEINER, Egon Schiele, 1890-1918– L’âme nocturne de l’Artiste, Taschen, Cologne, 2007.

N. WOLF, Expressionnisme, Taschen, Cologne, 2004.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

S. FARTHING, Les 1001 tableaux qu’il faut avoir vus dans sa vie, Flammarion, Paris, 2007.

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