Prêcheur à la mouche

 Christus, Portrait d'un chartreux, 1446, huile sur bois, Metropolitan Museum, New-York

Petrus Christus, Portrait d’un chartreux, 1446, huile sur bois, Metropolitan Museum, New-York


 

Elève et héritier désigné de Jan Van Eyck, Petrus Christus ne peut cependant pas voir son œuvre réduite à une simple continuation des modèles de son maître.

 Si l’on retrouve bien chez lui les espaces et les volumes eyckiens, il a effectué un véritable travail de dépouillement du modelé pour en réduire les complexités. Les objets sont devenus des volumes simples qui s’insèrent dans l’espace de manière structurée et cohérente. C’est d’ailleurs grâce à ce sens presque inné de l’organisation de l’espace qu’il a découvert la règle du principe perspectif du point de fuite, que ni Van Eyck, ni Rogier van der Weyden, autre grand Maître de l’époque, ne connaissaient.

 Cette cohérence se ressent particulièrement dans ses portraits où les figures, présentées de trois-quart, s’intègrent parfaitement dans la composition. De plus, là où les anciens plaçaient les sujets représentés dans un espace indifférencié ou sur un fond neutre, Petrus Christus les représente dans un véritable intérieur. Dans « Portrait d’un chartreux », il a placé le moine dans un espace dont l’arrière-plan est constitué par l’angle d’une cellule. De cette façon, il permet au spectateur d’entrer de plain-pied dans l’intimité quotidienne du modèle (cela sera de plus en plus évident lorsqu’il placera ses figures dans des pièces bien reconnaissables), conférant alors à celui-ci un potentiel d’humanité beaucoup plus marqué que dans les œuvres de ses illustres prédécesseurs.

Il a su transformer le langage utilisé jusqu’alors pour présenter des portraits plus accessibles au public, car sensiblement plus humains (en opposition à la figure surhumaine traditionnelle).

Outre le bel équilibre de la composition, cette œuvre est également intéressante car l’identité du modèle est encore incertaine aujourd’hui. Les détails qui entourent ce moine pourraient toutefois nous fournir quelques éléments de réponse. La tête du chartreux est ceinte d’une auréole qui par conséquent fait de lui un Saint catholique. Il pourrait alors s’agir de Saint-Bruno, fondateur de l’ordre des chartreux (il y eut deux autres Saints parmi les membres de l’ordre, mais il est peu probable qu’ils aient représenté assez d’intérêt en Flandre que pour être envisagés comme modèles potentiels de cette œuvre). Cependant, si l’on en croit les affirmations d’Erwin Panofsky, il est presque certain, et ce pour des raisons stylistiques, que l’auréole soit un ajout.

portrait d'un chartreux - détail de la moucheOublions donc cette identification bancale pour nous pencher sur un autre détail, la mouche posée sur le rebord qui articule l’espace de l’œuvre et l’espace du spectateur. Cet insecte par son imposante présence constitue sans aucun doute un élément important de l’œuvre. Daniel Arasse nous indique d’ailleurs que l’on peut y voir trois symboles coexistant.

Premièrement, elle permet à Petrus Christus de conférer à l’œuvre une valeur de Memento mori (littéralement « Souviens-toi que tu mourras »). Il s’agit de souligner la vanité des activités humaines (par opposition aux affaires spirituelles) et de rappeler au spectateur qu’il est mortel.

Elle est également un moyen pour le peintre d’effectuer un redoublement figuré de sa signature. Située précisément entre son nom et son prénom, elle représente son savoir-faire en ce qui concerne la question de la perspective et est donc à considérer comme une signature aussi bien artistique (elle démontre toute sa maîtrise du dessin) que théorique.

Mais cet insecte pourrait également nous apporter des précisions quant à l’identité du moine. En effet, l’hypothèse la plus répandue (et la plus séduisante) voudrait que ce chartreux soit Dionysius van Leeuw (aussi connu sous le nom de Denys le chartreux). La mouche serait alors une allusion à son ouvrage De venustate mundis dans lequel il décrit la beauté de l’univers visible comme un hiérarchie dont les insectes représenteraient la catégorie la plus modeste.

Au vu de tous ces éléments, si caractéristiques de sa peinture, il apparaît donc simpliste de ne voir en Petrus Christus qu’un simple suiveur de JanVan Eyck. Il faudrait plutôt le considérer comme un peintre de grand talent qui a réussi à synthétiser toutes les influences des grands flamands qui l’ont précédé (Jan Van Eyck bien sûr, mais aussi Rogier van der Weyden et Robert Campin), en y additionnant ses propres avancées picturales pour présenter au public, une œuvre remarquable et personnelle.

 

Bibliographie :

Notice sur « Portrait d’un chartreux » sur le site du Metropolitan Museum

F. CHANTOURY LACOMBE, L’insectarium de l’histoire de l’art ou le pouvoir de fascination de la peinture (Hommage à Daniel Arasse).

E. PANOFSKY, Les Primitifs flamands, Hazan, Paris, 2010.

L. CASTELFRANCHI VEGAS, Flandre et Italie – Primitifs flamands et Rennaissance italienne, Anvers, Fonds Mercator, 1984.

V. VERMEERSCH, Bruges, Mille ans d’Art- De l’époque carolingienne au Néo-gothique (875-1875), Anvers, fonds Mercator, 1986.

D. ARASSE, Le detail – pour une histoire rapprochee de la peinture, Flammarion (Champs Arts), Paris, 1996.

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