Goat only knows

M. Chagall, Moi et le village, huile sur toile, 1911, Museum of Modern Art, New York

M. Chagall, Moi et le village, 1911, huile sur toile, Museum of Modern Art, New York


 

Marc Chagall, dont le nom de baptême était Moïshe Zakharovitch Chagalov, était juif de Russie. Cette information est capitale pour celui qui voudrait percer les mystères de son art poétique et onirique. Ses œuvres se caractérisaient par la présence quasi systématique d’animaux qui lui permettaient non seulement de symboliser son enfance en Russie, mais également d’introduire une partie du folklore juif.

Chagall a grandi dans la Russie tsariste, dans le village de Liozno (dans la banlieue Vitebsk, actuelle Biélorussie), dans ce que l’on appelle en Yiddish un shtetl, une bourgade juive vivant en quasi autarcie. C’est dès sa plus tendre enfance, lors de ses séjours chez son grand-père, qu’il développa son intérêt pour la figure animale dont il s’inspira tout au long de sa vie de peintre, à tel point qu’il disait, en parlant de son oeuvre :« je me suis servi des vaches, des filles de ferme, des coqs et de l’architecture de la province russe parce qu’il font partie de l’environnement dans lequel j’ai grandi ».

Outre la vie dans le shtetl, Chagall a également introduit, grâce à la représentation des animaux, les images symboliques et religieuses du folklore juif. Car en effet, s’il a francisé son nom afin d’échapper aux préjugés dont étaient victimes les artistes juifs en Russie, il a grandement contribué à populariser la culture juive et à élargir l’esprit du grand public à l’encontre de sa communauté.

Mêlant cette double symbolique animale à une utilisation inattendue de la couleur (renforçant ainsi l’impression de rêverie nostalgique), Chagall a peint des tableaux tel que « Moi et le Village » datant de 1911. Il s’agit de l’un des premiers exemples de ce style si caractéristique où s’entremêlent les images nostalgiques et symboliques de la vie au shtetl, de la vie dans la Russie tsariste et les récits issus du folklore juif.

Le premier plan est constitué de deux figures, l’une animale (une chèvre), l’autre humaine, se faisant face dans une conversation irréelle. Surimposée sur la joue de la chèvre, une femme est en train de traire une autre chèvre, comme une sorte de retour nostalgique vers la vie rurale si chère à l’artiste. Dans le bas de la composition apparaît un buisson ardent tout droit sorti de l’Ancien Testament  tandis qu’à l’arrière-plan se dressent quelques maisons et une église orthodoxe, typiques des paysages russes tels que Chagall les avait connus.

chagall détailL’animal représenté est une chèvre et ce n’est pas innocent car, si elle a une fonction de témoin de la vie rurale, elle lui permet également de faire entrer dans le tableau une partie du folklore juif. En effet, des chèvres accompagnaient très souvent les troupes itinérantes de saltimbanques et de musiciens au cours des fêtes traditionnelles de la communauté juive de Vitebsk.

Chagall présentait donc à travers ses œuvres une mythologie personnelle qui passait presque à chaque fois par l’utilisation de la figure animale qui lui permettait d’évoquer aussi bien le sacré que le profane. C’est de cette façon qu’il présente ici une conversation entre l’homme et l’animal, mais qu’il ira même parfois jusqu’à « créer » des créatures hybrides, mi-homme, mi-animal, pour réduire le plus possible la frontière entre le monde des humains et celui des animaux, et représenter ainsi la volonté divine d’harmonie entre les hommes et la nature.

 

Bibliographie :

Chagall, entre guerre et paix (dossier réalisé par J. Le Taillandier de Gabory) – Musée du Luxembourg

Notice sur « Songe d’une de nuit d’été de Marc Chagall – Musée de Grenoble

J. Baal-Teshuva, Marc Chagall, 1887-1985, Taschen, Cologne, 1999.

M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.

E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

S. FARTHING, Les 1001 tableaux qu’il faut avoir vus dans sa vie, Flammarion, Paris, 2007.

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