L’important, c’est de partir pisser

M. Duchamp, Fontaine, 1917-1964, Faïence blanche recouverte de glaçure céramique et de peinture, Centre Pompidou, Paris

M. Duchamp, Fontaine, 1917-1964, Faïence blanche recouverte de glaçure céramique et de peinture, Centre Pompidou, Paris

« Notre ami Marcel Duchamp est assurément l’homme le plus intelligent et (pour beaucoup) le plus gênant de cette première partie du vingtième siècle ». Par cette courte phrase, André Breton définissait parfaitement l’artiste qui allait, dès 1913, tout simplement révolutionner l’Art moderne et établir, avec plus de 30 ans d’avance, les bases de l’Art contemporain.

Partant du postulat que pour l’artiste créer se limite à choisir, sans qu’il soit question de technique ou d’intervention de sa part, Duchamp va créer ce qu’il va appeler les Ready-mades.

Il va donc s’atteler à sélectionner des objets sans faire intervenir les notions d’utilité, de charge émotionnelle ou d’esthétique. Il disait d’ailleurs lui-même à propos de cette sélection : « Il est un point que je veux établir très clairement, c’est que le choix de ces Ready-mades ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle, assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût… en fait une anesthésie complète ».

roue_de_bicycletteEt c’est là qu’est la révolution, car cela remet en cause la notion même d’œuvre d’Art. En 1913, lorsqu’il réalise Roue de bicyclette, Duchamp a sélectionné deux objets qui n’ont rien à voir avec le monde de l’Art, les a assemblés et a fait de cet assemblage une œuvre d’Art en le signant et en le plaçant dans une salle d’exposition. Il y a tout de même eu, pour ce Ready-made, besoin de l’intervention de l’artiste pour fixer la roue au tabouret, c’est pourquoi Duchamp parlera de « Ready-made aidé ». Certains pensent également que la roue de bicyclette entre dans les recherches sur le mouvement, auquel Duchamp portait un grand intérêt (réduisant dès lors l’idée d’ « indifférence visuelle »).

sèche_bouteilleMais ce n’est que le début de ce nouveau champ d’investigation artistique pour Duchamp qui va aller encore plus loin avec son Porte-bouteilles de 1914. Là où Roue de bicyclette avait nécessité l’intervention de la main de l’artiste, cette œuvre est un Ready-made dans son sens le plus strict. Il s’agit en effet d’un objet acheté dans le commerce et transformé en œuvre par la simple signature de Duchamp. Il n’est bien évidemment pas le premier à introduire un objet du quotidien dans une œuvre d’art (pensons notamment à la Nature morte à la chaise cannée de Picasso), mais ici, il le transforme en matériau principal de l’œuvre, sans lui laisser la possibilité d’exprimer la moindre symbolique ni même de remplir sa fonction, même de manière détournée.

Malgré l’incroyable innovation et la subversivité artistique des ready-mades, ceux-ci passent relativement inaperçus. Duchamp décide donc de frapper un grand coup lors du premier salon de la Society of Independent Artists (« Société des artistes indépendants ») de 1917. Celui-ci permet à tout artiste désirant être exposé de pouvoir l’être sans avoir à passer par un comité de sélection, la seule contrepartie demandée étant le payement d’une inscription fixée à 6$. Dans ces conditions de liberté assurée, Duchamp, qui fait partie du comité d’organisation du salon, décide d’envoyer anonymement l’un de ses ready-mades. L’œuvre consiste en un urinoir, acheté un peu plus tôt dans un magasin de sanitaires, qu’il a retourné selon un angle de 90 degrés et sur lequel il a signé « R. Mutt 1917 » (de nombreuses théories existent à propos de l’emploi du nom de R. Mutt, dont celle qui voudrait que cela signifie « Ready-made eût été » pour R M U T T). Cette œuvre embarrasse vraiment les organisateurs du salon, qui décident, et ce malgré le concept de « no jury, no prizes » duquel l’évènement se targuait, de refuser l’œuvre de R.Mutt/Marcel Duchamp pour des raisons d’indécence et de plagiat. L’artiste est bien évidemment ulcéré par ce manquement au règlement (il avait payé ses 6$!) et décide donc de quitter le comité organisateur.

R. MuttCe scandale offre cependant à Duchamp la possibilité de parler et de faire parler de son ready-made. C’est donc sans surprise que paraît un article anonyme intitulé « The Richard Mutt case ». Duchamp (car il s’agit bien évidemment de lui) y défend son œuvre et répond à l’accusation de plagiat en disant : « Que Richard Mutt ait fabriqué cette fontaine avec ses propres mains, cela n’a aucune importance, il l’a CHOISIE. Il a pris un article ordinaire de la vie il l’a placé de manière à ce que sa signification d’usage disparaisse sous le nouveau titre et le nouveau point de vue, il a créé une nouvelle pensée pour l’objet ». De cette manière Duchamp met en place la base même de l’Art conceptuel qui veut que l’idée prévaut sur la création. Grâce à cette mise à l’écart de la conception de « l’œuvre d’art issue d’un acte unique et autographe de la part de l’artiste », ce n’est pas dramatique que presque tous les ready-mades d’origine aient été égarés car, comme ce n’est pas l’œuvre, mais l’idée de faire cette œuvre qui est importante, de nombreuses répliques ont pu être réalisées. La notion d’authenticité n’est donc désormais plus capitale, car comme Duchamp l’a lui-même si bien dit, « la réplique d’un ready-made transmet le même message ».

Avec ses ready-mades, l’artiste a su bousculer les règles qui reconnaissent une œuvre d’Art comme telle, en imposant au musée un objet qui n’aurait jamais dû y être exposé. Duchamp a par conséquent réussi à faire passer l’idée que « c’est le regardeur qui fait le musée » et que l’on peut être un artiste sans être peintre, sculpteur ou architecte. Cette révolution sans précédent a également ouvert une porte qui ne sera jamais refermée, donnant naissance à la notion de concept qui est, encore aujourd’hui, si chère à l’Art actuel.

Illustrations :

Ci-dessus à gauche : M. DUCHAMP, Roue de bicyclette, 1913-1964, Métal et bois peint, Centre Pompidou, Paris.

Ci-dessus à droite : M. DUCHAMP, Porte-bouteille, 1914-1964, Acier galvanisé, collection particulière.

 

Bibliographie :

L’œuvre de Marcel Duchamp (Monographies / Grandes figures de l’art moderne) – Centre Pompidou

A. GERVAIS, Sur et autour d’un titre (peut-être apocryphe) de Marcel Duchamp : Tulip Hysteria Co- ordinating in Moebius : écritures / littérature, n° 38, 1988, p. 93-103

D. LAOUREUX, Duchamp et le Ready-made in L’ Histoire de l’Art au 20e siècle -clés pour comprendre, De Boeck, Bruxelles, 2009.

D. RIOUT, Représenter, présenter – Readymades et objets in Qu’est-ce que l’Art moderne?, Folio (essais), Paris, 2000.

M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.

D. COMERLATI, MoMA Highlights, The Museum of Modern Art, New-York 2004.

T. GODFREY, L’Art conceptuel, Phaidon, Paris, 2003.

P. BRUNEAU (et al.), L’art de l’objet, appropriation et détournement in La sculpture. De l’Antiquité au XXe siècle, Taschen, Cologne, 2005.

E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

S. HODGE, Pourquoi un enfant de 5 ans n’aurait pas pu faire cela – L’Art moderne expliqué, Marabout, Paris, 2013.

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