Martyr, c’est mourir un peu

J.-L. David, La mort de Marat, 1793, huile sur toile, Musées royaux des Beaux-arts de Belgique, Bruxelles

Jean-Paul Marat était l’un des grands acteurs de la Révolution française. “L’ami du peuple”, comme on l’appelait, était pourtant une figure importante de la Terreur, période qui plongea le pays dans un bain de sang généralisé et durant laquelle la mort du Roi fut décidée. Marie-Anne Charlotte Corday, partisanes des Girondins, écœurée par cette vague de terrorisme révolutionnaire, se rendit à Paris pour rencontrer celui qu’elle accusait d’être l’un des cerveaux de cette période funeste. Le 13 juillet 1793, elle lui demanda une audience au cours de laquelle elle le poignarda.

Cet assassinat fit immédiatement de Marat un martyr de la cause révolutionnaire. On demanda donc au peintre Jacques Louis David, ami intime de la victime, de représenter cette “tragédie nationale”. L’artiste était déjà connu pour son implication dans la lutte, il faisait, tout comme Marat, partie de la Convention qui vota l’execution de Louis XVI. David développait d’ailleurs à l’époque un nouveau style convenant à la diffusion des idées révolutionnaires, le Neo-Clacissisme. Il préconisait pour cela un retour aux sujets antiques, conscient que les évènements qui se déroulaient à l’époque étaient aussi importants que les grands épisodes de l’Antiquité. Dans son œuvre manifeste, Le Serment des Horaces, il s’applique à représenter les grandes valeurs éthiques de la République : le refus du luxe, la discipline et le sacrifice.

Bien qu’il s’agisse d’un sujet contemporain, l’œuvre qu’il réalise pour célébrer la mort de son ami n’échappe pas à la règle. Il représente la scène avec une grande simplicité et la place dans un décor épuré qui ne parasite pas l’effet commémoratif.

Toute cette scène est idéalisée. Marat, qui tient dans la main droite la missive par laquelle Charlotte Corday lui demande audience, est déjà mort, le couteau étant d’ailleurs présent dans le bas de la composition. Il est affalé dans une posture qui rappelle le Christ de la Pietà de Michel-ange. Il est représenté dans sa baignoire dans laquelle il se plongeait pour soigner les démangeaisons que son eczéma lui provoquait. Il tient une plume dans la main, comme un symbole de son grand dévouement : l’homme de bien travaillait sans relâche,  et cela même durant ses bains curatifs. D’autres détails servent à magnifier la mémoire de Marat. La simple caisse de bois, les draps rapiécés sont autant de preuves que malgré sa position au sein du gouvernement révolutionnaire, “l’ami du peuple” n’en avait pas profité pour s’enrichir. Chaque élément placé par l’artiste dans sa composition est un détail emblématique de la modestie et du dévouement de ce “bienfaiteur de la nation”.

Une version préliminaire du Marat assassiné semblerait avoir été retrouvée dernièrement par un expert français. Sur cette étude préparatoire, probablement peinte juste après l’assassinat, le visage du révolutionnaire y apparaît beaucoup moins paisible et les traits bien plus lourds que sur l’œuvre du Musée des Beaux-Arts de Bruxelles. Mais ce visage paisible a-t-il pour unique dessein de nous cacher les méfaits de la laideur post-mortem? Il semblerait que le rictus qui éclaire le visage de Marat soit en réalité une manière pour le peintre de nous montrer que la Révolution est l’affaire de tous, du plus éminent député au simple citoyen, et que rien, pas même la mort de l’un d’entre eux, ne peut entraver l’ascension de la jeune République.

Napoléon succéda à la Révolution. David devint peintre officiel de l’empereur et de cette “collaboration” de grandes œuvres virent le jour comme Le Premier Consul franchissant les Alpes au col du Grand-Saint-Bernard, ou encore le Sacre de Napoléon. Mais à l’Empire succéda la Restauration et le retour à la monarchie. Sa participation au vote du régicide obligea David à s’exiler; il s’installa à Bruxelles où il put jouir de sa renommée sans avoir à souffrir de l’effervescence parisienne. Il eut d’ailleurs ces mots lorsque le gouvernement français l’invita à regagner la capitale “Laissez-moi où je suis. Je ne demande rien. Je ne voulais que la tranquillité. Je l’éprouve, je suis content. Ubi bene, ibi patria”. C’est de cette façon que ce grand artiste termina  sa vie à Bruxelles, cette autre capitale qui était devenue sa nouvelle patrie.


Bibliographie

Notice du Marat assassiné dans le catalogue en ligne des Musée Royaux des Beaux-Arts de Belgique.

G. MAZEAU, Le sourire de Marat in L’Histoire, n° 343, juin 2009.

D. COEKELBERGHS, Jacques Louis David à Bruxelles in Bruxelles carrefour des cultures, Anvers, Fonds Mercator, 2000.

E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.

D. ARASSE, Le detail – pour une histoire rapprochée de la peinture, Flammarion (Champs Arts), Paris, 1996.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

V. HILLYER, E. HUEY, La peinture et les peintres, Editions Fernand Nathan, Paris, 1965.

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