Chagatte the blues

Y. KLEIN, ANT 82, 1960, pigment pur et résine synthétique sur papier, monté sur toile
Centre Georges Pompidou, Paris.

Le soir du 23 février 1958, Yves Klein entrait officiellement dans une nouvelle phase de sa recherche artistique. En présence du critique Pierre Restany, de sa compagne Rotraut Uecker et de l’historien de l’Art Udo Kultermann, il utilisa pour la première fois ce qu’il appellait  le “pinceau vivant”.

Cette nouvelle manière d’utiliser le corps féminin entre dans la logique artistique établie par l’artiste dès la moitié des années cinquante. Il s’agit pour “Yves le monochrome” (nom qu’il s’attribua lui-même) de développer une utilisation de la couleur pour elle-même dans une volonté d’en faire un pure mode d’expression, refusant la ligne et le dessin qu’il voit comme une limitation de la perception.

Klein démarre sa quête de radicalisation de la couleur par le monochrome. Dès 1954, Il le définit dans son journal personnel : “Je crois que dans le futur on arrivera à ne plus prendre que des tableaux d’une seule couleur à la fois et sans autre chose que la couleur”. Tout est dit. Il va désormais s’atteler à mettre au point un art dépouillé qui exprime la couleur dans toute sa puissance.

C’est donc en toute logique qu’il cherche à créer SA couleur. Il va travailler en collaboration avec un chimiste afin de développer un liant capable d’absorber le pigment pur sans en atténuer l’intensité. Un nouveau produit chimique, le Rhodopas, leur permet de mettre au point la couleur de référence de l’artiste, le “bleu Klein” déposé en mai 1960 sous le nom d’International Klein Blue (IKB). Yves Klein va dès lors établir sa démarche picturale sur base de ce nouveau pigment (plus tard il utilisera également deux autres couleurs : l’or et le rose) . Il réalise de nombreux tableaux et objets monochromes, comme les sculptures éponges, qu’il voit comme autant de portraits métaphoriques des spectateurs des ses monochromes.

Dans cette optique, l’artiste développe les Anthropométries. C’est Pierre Restany, en s’écriant le 23 février 1958 : “Ce sont les anthropométries de l’époque bleue!”, qui trouva le nom de cette nouvelle phase de la production artistique de son ami.  Le processus de création présenté ce soir là est simple: sur un signe de Klein, une jeune femme se dévétit et, après que Rotraut lui eut enduit les seins, le ventre et les cuisses d’IKB, applique cinq fois son corps sur un papier fixé au mur. Reste dès lors sur la surface, le souvenir bleu de ce “pinceau vivant”.

La première présentation des Anthropométries au grand public eut lieu le 9 mars 1960 dans la galerie Internationale d’Art Contemporain du comte d’Arquian. Yves Klein, en smoking, ordonne à l’orchestre présent dans la galerie d’entamer sa Symphonie monoton (composée par l’artiste, il s’agit d’un même son joué de façon continue et sans interruption durant vingt minutes, suivies de vingt minutes de silence absolu). Dans le même temps, trois jeunes femmes enduites d’IKB et guidées par l’artiste se pressent contre le papier fixé sur le mur.  D’une durée totale de quarante minutes, la représentation rencontre un grand succès.

A la suite de cet évènement, l’artiste réalisera une série d’environ cent cinquante Anthropométries sur papier, mais aussi sur d’autres supports comme les Anthropométries suaires réalisées sur des pièces de soie, ou via d’autres techniques, comme les Anthropométries en négatif pour lesquelles l’artiste vaporise de la peinture sur le modèle (dans cette même optique de l’empreinte comme un souvenir laissé sur la toile, Yves Klein réalisa également un peu plus tard des Peintures de feu).

Poussant plus loin sa recherche, Yves Klein glissa de la notion de “corps comme pinceau vivant laissant son empreinte bleue sur le suport”, à celle de “corps comme empreinte-support marqué par le pigment bleu”. C’est comme cela qu’il fit les moulages des corps nus de certains de ses amis recouverts ensuite de son IKB.

Le 12 mai 1962, Klein assiste à la projection de Mondo Cane de Gualtiero Jacopetti, documentaire dans lequel son travail est tourné en dérision. Cela s’avère si insupportable à l’artiste qu’il en fait une crise cardiaque. Un mois plus tard, le 6 juin , il succombe à une nouvelle crise cardiaque, il avait 34 ans.

Illustrations :

Haut à gauche : IKB3, 1960, pigment pur et résine synthétique sur gaze, montée sur panneau, Paris, Centre Pompidou..

Haut à droite : L’arbre ou Grande éponge bleue, 1962, pigment pur et résine synthétique sur éponge et plâtre, Paris, Centre Georges Pompidou.

Milieu  gauche et droite : Yves Klein et l’un des modèles le soir du 9 mars 1960 dans la Galerie du comte d’Arquian.

Bas gauche : PR1 – Portrait relief d’Arman, 1962, pigment bleu pur et résine synthétique sur bronze, monté sur bois doré, Paris, Centre Georges Pompidou.

 

 

Bibliographie

H. WEITEMEIER, Klein, Taschen, Cologne, 2001.

M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.

D. COMERLATI, MoMA Highlights, The Museum of Modern Art, New-York 2004.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

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