Ménines the mirror


Diego Velasquez, Les Ménines, 1657, huile sur toile, Museo del Prado, Madrid

Intitulé à l’origine La famille de Philippe IV, ce tableau est l’un des plus célèbres du Siècle d’or espagnol. Diego Velasquez, nommé peintre officiel de la couronne espagnole en 1624, livre avec ses Ménines l’un des tableaux les plus énigmatiques de l’Histoire de l’Art.

Cette aura de mystère a engendré une recherche si approfondie que presqu’aucun détail du tableau n’est inconnu. La pièce de l’Alcazar madrilène dans laquelle se déroule la scène, les tableaux accrochés aux murs (à l’arrière plan, mais aussi ceux que l’on ne voit que de profil) ainsi que la plupart des protagonistes ont été identifiés.

On trouve à l’avant plan l’Infante Marguerite Thérèse entourée de ses demoiselles d’honneur (Meninas en espagnol), doña María Agustina Sarmiento de Sotomayor (à gauche) et doña Isabel de Velasco (à droite). Toujours à l’avant plan sur la droite, on peut voir les nains Maria Barbola et Nicolas Pertusato.

Au second plan, deux adultes semblent veiller sur les fillettes. Il s’agit de doña Marcela de Ulloa et d’un “guardadamas” non identifié, dont la fonction était d’escorter les demoiselles d’honneur. Même l’homme situé dans l’embrasure de la porte au dernier plan a été identifié ; son nom est Don José Nieto Velázquez, chambellan de la reine et chef des ateliers de la tapisserie royale.

Ce sont pourtant les trois autres personnages, les plus facilement reconnaissables, qui confèrent à cette œuvre tout son mystère.

Le peintre représenté en plein travail devant une toile immense n’est autre que Velasquez lui-même. Beaucoup ont vu en cette autoreprésentation un symbole de la réussite sociale et artistique  de l’artiste, et notamment Luca Giordano, peintre italien du XVIIe siècle qui qualifia Les Ménines de “théologie de la peinture”, ou encore Edouard Manet qui appelait Velasquez “le Peintre des Peintres”.

Quel modèle l’artiste est-il en train de peindre? L’infante Marguerite Thérèse? Peu probable, placée de cette façon, Velasquez ne la voit que de dos. La réponse nous apparaît dès le moment où nous faisons attention au miroir situé en arrière plan, presque au milieu de la composition. On y voit le reflet de deux personnages semblant tenir la pose, il s’agit du Roi Philippe IV et de sa femme.  Cette utilisation du motif du miroir n’est pas sans rappeler Les époux Arnolfini que Velasquez connaissait obligatoirement, cette œuvre faisant partie des collections royales espagnoles à l’époque.

Dès lors la scène semble prendre tout son sens. Pendant qu’il se fait représenter par son peintre officiel, le souverain espagnol reçoit la visite de sa fille qui vient le divertir  pour égayer quelque peu cette longue séance de pose. Velasquez nous livrerait alors une représentation attendrissante de la vie quotidienne de la famille royale d’Espagne (théorie qui pourrait être renforcée par le fait que plusieurs personnages semblent regarder vers le spectateur et donc vers une ou plusieurs personnes que nous ne voyons pas).

Pourtant de nombreuses réserves ont été émises à l’égard de cette analyse. C’est l’historien d’Art Daniel Arasse qui avance les arguments les plus convaincants : Velasquez ne peut pas avoir peint un double portrait royal étant donné que ce genre n’existait pas à cette époque. De plus, le souverain ne posait jamais assez longtemps devant son peintre pour s’ennuyer au point de faire appel à sa fille pour le divertir (le peintre terminant toujours ses portraits en l’absence du modèle). En outre, le point de fuite de l’œuvre ne se situe pas au niveau du miroir, mais au niveau de la porte ouverte à l’arrière plan et le reflet du couple royal serait, pour certains, issu d’un détournement des lois de l’optique.

Le reflet du Roi ne serait donc pas, pour Arasse, issu d’une quelconque séance de pose, mais plutôt le moyen trouvé par l’artiste de faire apparaître son royal mécène dans une œuvre à la gloire de son créateur (la croix de l’ordre de Santiago, peinte sur le vêtement de Velasquez, fut d’ailleurs ajoutée trois ans plus tard, selon la légende, par le Roi lui-même).

Ces diverses théories ne sont évidemment pas les seules à avoir été émises et Velasquez, avec ce tableau vieux de plus de trois cents ans, continue encore aujourd’hui à déchaîner les passions.


Bibliographie

N. WOLF, Diego Velazquez – Le visage de l’Espagne, Taschen, Cologne, 2006.

D. BROWN, Velasquez et son temps, Time-Life International, Verone, 1972.

D. ARASSE, On y voit rien – descriptions, Denoël, Paris, 2000.

E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

V. HILLYER, E. HUEY, La peinture et les peintres, Editions Fernand Nathan, Paris, 1965.

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