Fume, c’est du belge

R. MAGRITTE, La trahison des images, 1928-29, huile sur toile, Los Angeles county Museum of Art, Los Angeles.

En France comme en Belgique, le Surréalisme s’est posé dès ses débuts comme le digne successeur du mouvement Dada. Le Surréalisme belge différait cependant par le rapport particulier qu’il entretenait avec le langage. Là où les français voient le Surréalisme comme un « automatisme psychique pur », les artistes belges, René Magritte en tête, restent attachés à la tradition belge et jouent avec les limites entre le mot et ce qu’il représente.

En 1927, Magritte quitte la Belgique pour Paris où il va, jusque 1930, côtoyer Breton et les autres membres du Surréalisme français. C’est également à cette époque qu’il débute la série des « peintures-mot », exemples criants de sa volonté d’opérer une mise en déroute du langage. Pour y parvenir, Magritte fait appel à deux normes strictes : une représentation quasi photographique de l’objet ainsi qu’une écriture très soignée, d’une grande lisibilité. Ces œuvres ont pour but de mettre à mal la relation logique entre le mot et l’image. Pour l’artiste, utiliser un mimétisme poussé à l’extrême permet d’en montrer les limites, d’en dénoncer l’illusion. L’image peinte n’est donc pas une simple copie du réel, mais le lieu d’une réflexion profonde sur le statut du langage.

La trahison des images que Magritte peint en 1928-29 est l’un des exemples les plus célèbres des « peintures-mots » de cette époque. Tout les éléments sont là : un objet représenté de façon réaliste, un pipe, placé sur un fond neutre (pour renforcer le mimétisme) et surplombant une phrase écrite avec un soin de maître d’école : « Ceci n’est pas une pipe ». Dans cette phrase, le démonstratif ceci se rapporte aussi bien à l’image qu’à l’écriture et au langage.

Ainsi, « ceci n’est pas une pipe » parce qu’il ne s’agit que de la représentation, aussi mimétique soit-elle, de cet objet et donc, d’une « trahison de l’image ». Magritte s’en prend également au mot en nous disant que CECI n’est pas UNE PIPE, utilisant le mot pour lui-même et non pour son rôle de pronom démonstratif. Mais Magritte va surtout s’attaquer à la convention du langage. En subordonnant la phrase à la représentation, il lui confère une vocation de légende, de commentaire, ce qui va lui permettre  de démontrer à quel point le pouvoir de désignation des choses par le mot est arbitraire. La phrase n’apporte d’ailleurs aucune signification à l’image de par sa tournure volontairement négative.

Cette abolition du langage, le peintre va la pousser plus loin encore dans La clé des songes. Ici encore, les normes sont respectées,  les objets représentés de façon réaliste et l’écriture soignée, mais cette fois, il ne s’agit plus pour le mot de dire ce que « ceci n’est pas », mais bien de désigner autre chose que l’objet qu’il « représente » conventionnellement. Plus rien n’est soumis à une quelconque logique sémantique, l’aspect arbitraire du langage a été totalement aboli.

Tout au long de sa carrière, Magritte n’a jamais cessé de réinventer le rapport qui unit le mot à l’image, le signifiant au signifié, dans une œuvre d’apparence très accessible (et qui donne au spectateur l’impression d’une intelligence à peu de frais) devenant ainsi le véritable symbole d’un « Surréalisme à la belge ».

Ci-contre : R. MAGRITTE, La clé des songes, 1930, huile sur toile, coll. partiulière, Paris.

Bibliographie :

M. PAQUET, Magritte,Taschen, Cologne, 2006.
Extrait de l’essai « Ceci n’est pas une pipe » de Michel Foucault.
D. LAOUREUX, Magritte et la trahison des images in L’ Histoire de l’Art au 20e siècle -clés pour comprendre, De Boeck, Bruxelles, 2009.
D. ELGER, Dadaïsme, Taschen, Cologne, 2004.
X. CANONNE, Le lieu du Surréalisme in Bruxelles carrefour des cultures, Anvers, Fonds Mercator, 2000.
E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.
M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.
J. STIENNON, J.-P. DUCHESNE, Y. RANDAXHE, De Roger de le Pasture à Paul Delvaux – Cinq siècles de peinture en wallonie, Lefebvre et Gillet éditions d’Art, Bruxelles, 1988.
S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

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