Silence! Saturne…

F. GOYA, Saturne dévorant l’un de ses fils, 1820-1823, huile sur toile, Museo del Prado, Madrid

En 1819, Fancisco Goya emménagea dans une maison de campagne située dans la périphérie madrilène. Cette villa, baptisée la Maison du Sourd (“Quinta del Sordo”), devint le lieu de  création de l’un des cycles les plus troublants du peintre espagnol, les Peintures noires.

Toutes peintes directement sur le plâtre des murs, ces œuvres démontrent les côtés les plus obscurs de Goya. L’artiste, septuagénaire à l’époque, avait survécu à deux maladies graves qui avaient nécessité de lourds traitements, il est donc très probable que cette série représente les angoisses d’un vieil homme fatigué et sourd (depuis plus de trente ans) face à l’imminence de sa propre fin. L’Historien de l’Art Alfonso Perez Sanchez a d’ailleurs dit de ces peintures qu’elles n’étaient “destinées qu’à lui même, comme un cri solitaire et farouche”.

Ce Saturne dévorant l’un de ses fils, situé au rez-de-chaussée de la maison, est considéré par beaucoup comme le symbole de la dernière période de l’Art de Goya. L’œuvre présente des caractéristiques que l’on retrouve dans la plupart des autres Peintures noires : un personnage aux yeux écarquillés (laissant apparaître le blanc des yeux), ainsi qu’une bouche grande ouverte.

On est bien loin de la même scène représentée par Rubens près de trois cents ans auparavant. Là où le flamand préfère une représentation lisse, hors de la réalité (dans un décor mythologique) et sans effusion de sang, l’espagnol travaille la représentation dans la matière en de larges touches de couleurs sombres, livrant ainsi une scène d’une grande violence. Saturne est représenté comme un vieillard aux cheveux ébouriffés tenant dans ses mains ce qu’il reste de l’un de ses enfants. La brutalité de la scène est renforcée par le regard fou du titan qui donne l’impression qu’il ne se rend pas compte de la violence de son acte.

Des photographies de la partie inférieure de la composition ont permis de mettre au jour un détail intéressant pour la compréhension de cette œuvre. Il semblerait qu’à l’origine Goya avait représenté le géant avec le sexe en érection. Dans la mythologie, Saturne est le père des premiers Dieux, mais il est également une personnification du temps; peut-être pouvons-nous voir dès lors dans le choix de ce sujet, la volonté de représenter ce père qui donne la vie, mais qui en est également le destructeur, ce temps qui dévore la jeunesse, n’amenant que vieillesse et maladie.

En 1823, Goya déménagea à Bordeaux où il mourut en 1828. Les peintures noires , qui n’étaient alors connues que d’une poignée de personnes furent fortement abimées par l’humidité qui régnait dans la Maison du sourd. Les œuvres furent alors transposées sur des toiles à la demande du banquier Frédéric Emile d’Erlanger (nouveau propriétaire de la Maison) qui les légua au Musée du Prado en 1881. Elles y acquirent leur immense popularité et peuvent toujours y être admirées aujourd’hui.


Illustration:

P.P. RUBENS, Saturne, 1636-1638, huile sur toile, Museo del Prado, Madrid.

Bibliographie

Saturne dévorant l’un de ses fils – galerie en ligne du Musée du Prado

R.-M. HAGEN, R. HAGEN, Goya, Taschen, Cologne, 2003.

P. DE RYNCK, Le sens caché  – Mythes et récits bibliques en peinture, de Giotto à Goya, Ludion,  Bruxelles, 2001.

I. CAHN, D. LOBSTEIN, P. WAT, Chronologie de l’Art du XIXe siècle, Tout l’Art  : Encyclopédie, Flammarion, Paris, 1998.

D. ARASSE, Le detail – pour une histoire rapprochee de la peinture, Flammarion (Champs Arts), Paris, 1996.

E. H. GOMBRICH, Histoire de l’Art, Phaidon, Paris, 2001.

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