Lettres et le néon

J. Kosuth, Five words in five colors, 1965, néons colorés, Museo d’Arte contemporanea Donna Regina, Naples

 

Considéré dès ses débuts comme un artiste important dans le milieu de l’Art conceptuel, Joseph Kosuth s’est également rapidement imposé comme étant l’un de ses représentants les plus radicaux. Estimant que la peinture en était arrivée au terme de son évolution, il préféra très vite la recherche artistique purement linguistique à la représentation, la relayant au statut d’encombrante futilité.

S’attelant à produire des œuvres systématiquement dénuées de toute ambition esthétique et partant toujours d’un banal objet du quotidien (ici le néon typique des enseignes de magasins, mais aussi d’une chaise ou encore d’une scie …), il cherchait systématiquement à éradiquer toute signification poétique dans l’œuvre pour en extraire la substance première de l’Art, c’est à dire l’Art lui-même. A ce propos, il disait « L’Art que j’appelle conceptuel est ainsi, parce qu’il repose sur une enquête dans la nature de l’Art. C’est donc […] une élaboration, une approche de toutes implications de tous les aspects du concept de l’« Art ».

Pour développer sa recherche sur « l’Art en tant qu’Art », Kosuth prend appui sur les bases que Marcel Duchamp avait jetées avec ses Ready-made et pousse encore plus loin la réflexion sur la nature de l’Art en lui additionnant une dimension linguistique. L’œuvre de Kosuth se place donc également dans les traces de Magritte, qui avec ses peintures-mots voulait poser une réflexion sur l’image peinte. Celle-ci, loin d’une simple copie du réel, était pour lui le lieu d’une réflexion profonde sur le statut du langage. Kosuth va radicaliser cette recherche pour en faire une analyse quasi scientifique.

Avec « Five words in five colors », Kosuth résume en cinq mots colorés le sujet et le support, le signifié et le signifiant.

Il ne faut pourtant pas voir là une volonté d’appauvrir le discours de la part de Kosuth, mais plutôt une volonté de le minimaliser pour le réduire à une simple vérité tautologique. L’œuvre ne représente plus rien à part elle-même . On est ici en présence d’Art dans son sens le plus aride, se suffisant à lui même, par lui-même, pour lui-même.

Cette œuvre, dépourvue de toute visée narrative, libérée de toute nécessité de réflexion sur son sens caché ne souffre dès lors d’aucune définition hypothétique, voire abusive. Elle est toute entière ancrée dans la simple réalité des mots qui la composent et qui la définissent.

Dans toutes ses œuvres Kosuth s’est évertué à faire en sorte qu’elles ne représentent rien d’autres que ce qu’elles sont objectivement, pour que, contrairement à la « Clé des songes » de Magritte, le signifié coïncide parfaitement avec le(s) signifiant(s) qui le décrivent, induisant ainsi la suggestion conceptuelle à partir de perceptions concrètes.


Bibliographie

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D. LAOUREUX, Kosuth et Art & Language in L’ Histoire de l’Art au 20e siècle -clés pour comprendre, De Boeck, Bruxelles, 2009.

D. LAOUREUX, Magritte et la trahison des images in L’ Histoire de l’Art au 20e siècle -clés pour comprendre, De Boeck, Bruxelles, 2009.

M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.

D. COMERLATI, MoMA Highlights, The Museum of Modern Art, New-York 2004.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

Esthétique et Philosophie de l’Art, repères historiques et thématiques, De Boeck (Le point philosophique), Bruxelles, 2002.

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