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Maîtres cubes

7 juin

 

 

Le Cubisme est l’un des courants artistiques majeurs du début du XXe siècle. Il naît sous les pinceaux de deux artistes : Georges Braque et Pablo Picasso.

Les deux Peintres, qui se rencontrent en 1907 grâce à Apollinaire, vont se livrer à une joute artistique sans précédent qui les entraînera aux limites de la figuration.

De par son statut de course à l’innovation pour Braque et Picasso, le Cubisme va fortement évoluer au fil des années, si bien que l’on peut définir trois grandes phases : le Cubisme cézannien, le Cubisme analytique et le Cubisme synthétique.

Le Cubisme cézannien (1907 – 1910)

 

Cinq prostituées dans une maison close de Barcelone… C’est à travers ce sujet que Picasso allait sans le savoir révolutionner l’Art du début du XXe siècle.

 

Considérée comme la première toile cubiste de l’Histoire de l’Art, Les Demoiselles d’Avignon (qui devait à la base s’appeler “Le bordel philisophique”), est une œuvre fort imprégnée des nus que peignait Paul Cézanne, dans cette volonté de rendre une impression de volume sans passer par l’utilisation d’un quelconque modelé.

 

Une différence importante est tout de même à noter ici : Picasso impose un traitement beaucoup plus anguleux et géométrique aux volumes, il attaque littéralement les corps de ces cinq femmes qu’il schématise pour les résumer en des volumes sommaires. On peut aussi remarquer que les deux femmes sur la droite de la composition ont le visage particulièrement déformé; il s’agit d’une influence de la sculpture ibérique et de l’Art nègre (appellation de l’époque pour dire Art africain traditionnel) qui fascinaient Picasso à l’époque.

Dans cette œuvre, Picasso joue également avec les plans puisque, si le rideau rouge (sur la gauche) a conservé sa logique, il a représenté le fond ainsi que la partie basse de l’œuvre comme un éclatement de formes et de différents plans qui s’enchevêtrent et enveloppent littéralement les personnages.

Cette œuvre marque un tournant aussi radical que majeur dans l’Art du XXe siècle et annonce la seconde phase du cubisme, plus radicale encore.

 

A partir des Demoiselles d’Avignon, Braque et Picasso vont se lancer dans une production d’œuvres en suivant de près les préceptes de Cézanne : “traiter la nature selon la forme du cylindre, de la sphère, du cône”.


 

Ci dessus (droite) : P. Picasso, Les demoiselles d’Avignon,1907, huile sur toile, New-York, MoMA.
Ci-dessus (gauche) : P. Cézanne, Le baigneur, 1885, huile sur toile, New-York, MoMA.
Ci-contre : G. Braques, Grand nu, ca 1907, huile sur toile, Paris, Centre Pompidou.

 


Le Cubisme analytique (1910 – 1912)

Une fois que les préceptes cézanniens furent bien assimilés, les deux artistes entrèrent de plain-pied dans la phase dite analytique.

 

Cette phase doit son nom au fait qu’à cette époque les deux peintres ont comme préoccupation première d’analyser les objets qui les entourent, de les décomposer en autant de plans différents afin de pouvoir ensuite les rendre en deux dimensions sur la toile.

Le cylindre, la sphère et le cône deviennent les éléments essentiels d’un langage qui se veut de plus en plus synthétique. Les objets sont revisités pour devenir un jeu de facettes, de géométrisation qui va entraîner le cubisme vers une perte de plus en plus inévitable de la figuration.

Cette analyse sans cesse accruedu réel va conduire les deux peintres vers un terrain pictural oùles plans et les angles de vision sont démultipliés jusqu’à ce que l’image devienne “hermétique” – et donc se ferme à la lecture – en se dégageant de toute volonté de mimétisme. La composition est désormais un champ dans lequel la ligne devient un agent architectural dégagé de toute logique figurative.

 

Les signes visuels qui maintenaient encore un reste de reconnaissance de l’objet ont disparus des œuvres cubistes. Cependant Braque et Picasso ne voulaient pas faire du Cubisme le terreau de l’abstraction pure et dure et voulaient conserver un lien au réel , aussi ténu soit-il. Les titres de leurs œuvres ont d’ailleurs toujours conservé un rapport avec la réalité, contrairement aux œuvres purement abstraites qui verront le jour un peu plus tard.

Les deux artistes se sont d’ailleurs rapidement détournés de ce cubisme hermétique. La légende voudrait même que Picasso ait détruit de nombreuses œuvres durant cette période, tant il réprouvait cette perte totale du réel dans ses œuvres.

Les deux peintres vont dès lors réfléchir au moyen de réinsérer des parcelles de réalité dans leurs œuvres.

 

Dans un univers où la figure n’est plus qu’un enchevêtrement de lignes et de forme, le retour au réel va s’opérer par la lettre, le chiffre et le trompe-l’oeil. Si ce dernier permet de retrouver dans le tableau une présence embryonnaire de la réalité, le chiffre et la lettre vont permettre de renvoyer le spectateur hors de l’image, vers ses propres repères, sans pour autant rompre l’unité de la composition. Bien au contraire cela va permettre aux deux artistes de mettre en place toute dynamique poétique, basée sur l’ambiguïté des signes parsemés dans la composition, qui ne sont rendus pleinement compréhensibles que par le titre de l’œuvre (Dans L’aficionado, le mot NÎMES renvoie aux arènes, tandis que le mot OR représente l’argent en jeu dans les corridas et que l’on peut mettre en relation avec le mot TORERO dans le bas de la composition).

 

Ce retour effectif de la réalité dans les œuvres cubistes va entraîner Braque et Picasso vers leur dernière phase cubiste, durant laquelle, cette utilisation du signe (lettres, chiffres…) va être poussée jusqu’à son paroxysme.

Au-dessus (gauche) : P. Picasso, Jeune fille à la mandoline, 1910, huile sur toile, New-York, MoMA
Ci-dessus (droite) : P. Picasso, Femme à la mandoline, 1910, huile sur toile, Cologne, Ludwig Museum
Ci-dessus (gauche), G. Braque, Le Portugais, 1911-1912, huile sur toile, Bâle, Kunstmuseum
Ci-contre, P. Picasso, L’aficionado, 1912, huile sur toile, Bâle, Kunstmuseum


Le Cubisme synthétique (1912-1914)

En 1912, le Cubisme de Braque et Picasso prends un tournant décisif. La Nature morte à la chaise cannée en est un des exemples les plus remarquables.

 

Si presque toutes les composantes de l’œuvre sont encore traitées de manière “analytique”, il ne s’agit plus désormais de fragmenter la réalité pour en rendre visible toutes les facettes en un seul et même plan. Les formes retrouvent ici toute leur densité et leur intégrité plastique dans une image qui se veut synthèse du réel.

Mais la révolution réside dans les matériaux que Picasso choisit pour réaliser son œuvre. L’artiste utilise une toile cirée à motif de cannage pour évoquer la présence d’une chaise (la nature morte, aussi appelée Verre, pipe, citron, couteau, coquille Saint-Jacques, est situé dans un café).

La réalité n’est plus seulement évoquée par l’intermédiaire du chiffre ou de la lettre, elle est désormais physiquement présente dans la composition. Il ne s’agit pas de mettre deux matériaux différents côte à côte, mais bien d’opérer une confrontation entre les différentes textures; c’est pourquoi Picasso a fait en sorte que la partie supérieure de la composition se « mélange » à la partie inférieure.

Cette nature morte constitue le premier collage de Picasso. Il va très vite se rendre compte de l’importance de cette nouvelle pratique qui lui permet de faire de la composition un nouveau champ d’investigation plastique, dans lequel il peut désormais proposer un nouveau rapport entre représentation et réalité. Parallèlement aux collages, Picasso réalisera également la version en trois dimensions, l’assemblage.

Braque, fidèle à la lutte artistique qui constitue le moteur du Cubisme, va répondre à l’espagnol en réalisant ses « papiers collés ». Contrairement au collage de Picasso qui joue sur une confrontation des matériaux, Braque cherche pour sa part à affirmer l’unité de la composition par l’utilisation de faux bois, de partitions ou encore de morceaux de papier journal qui deviennent parties intégrantes de ses œuvres.

Les deux artistes continueront à explorer cette nouvelle phase du Cubisme jusqu’en 1914, année qui va sonner le glas de la compétition pour les deux artistes. Cette année là, Braque est appelé au front (dont il reviendra grièvement blessé). Picasso va alors peu à peu se détourner de l’esthétique cubiste, dont l’appellation rassemble désormais de nombreux champs d’investigations pour de nombreux artistes (notamment le «Cubisme orphique ») qui ne correspondent plus aux exigences plastiques du peintre espagnol.

 

Le Cubisme restera néanmoins un mouvement capital dans l’évolution de l’Art au XXe siècle, car il a su proposer un langage nouveau qui a repoussé la représentation de la réalité aux frontières de l’abstraction.



Ci-dessus (droite) : P. Picasso, Nature morte à la chaise cannée, 1912, huile et toile cirée sur toile entouréed’une corde, Paris, Musée Picasso.

Ci-dessus (gauche) : G. Braque, Nature morte aux lettres, 1913, papier collés, fusain, pastel sur papier beige, Paris, Centre Pompidou

Ci-contre, P. Picasso, Guitare, 1912, tôle découpée, New-York, MoMA.


Bibliographie

I. Walther, Picasso, Taschen, Cologne, 2000.

A. Ganteführer-Trier, Le Cubisme, Taschen Cologne, 2004.

M. DRAGUET, Chronologie de l’Art du XXe Siècle, Flamarion, Paris, 2003.

D. COMERLATI, MoMA Highlights, The Museum of Modern Art, New-York 2004.

S. SPROCATTI (Dir.), Guide de l’Art – peinture, sculpture, architecture du XIVe siècle à nos jours, Editions Solar, Paris, 1992.

S. FARTHING, Les 1001 tableaux qu’il faut avoir vus dans sa vie, Flammarion, Paris, 2007.